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Extrait - Scène 10 - vers 865 à 974 - Néoptolème ne peut se résoudre à contraindre Philoctète.

Auteur  Sophocle, [Référence : Sophocle, traduction nouvelle. Editeur : Alphonse Lemerre. 1877. Pages 331 à 337.]  Philoktètès  traducteur  traduit du grec ancien par Leconte de Lisle  Vers le site de la FNAC...

NÉOPTOLÉMOS.
Je t'ordonne de te taire et de ne point parler sans raison. Cet homme remue les yeux et lève la tête.

PHILOKTÈTÈS.
Ô Lumière qui viens après le sommeil ! Ô Etrangers qui m'avez veillé contre toute espérance ! Jamais, en effet, ô enfant, je n'aurais pensé que [870] tu eusses supporté mes maux avec tant de compassion et que tu fusses ainsi venu à mon aide. Certes, les Atréides, ces braves chefs, ne les ont pas supportés aussi aisément. Mais toi, ô fils, qui es d'une nature généreuse et descendu d'hommes bien nés, tu as tout supporté, bien qu'en proie à mes clameurs et à l'odeur de ma plaie. Et maintenant que voici, ce semble, l'oubli et le repos de ce mal, lève-moi, toi-même, mets-moi sur mes pieds, fils, [880] afin, quand la faiblesse m'aura quitté, que nous allions vers ta nef et que nous partions promptement.

NÉOPTOLÉMOS.
Je me réjouis, contre mon espérance, de te voir guéri de ta douleur, les yeux ouverts et respirant encore. Tu étais accablé d'un tel mal que tu semblais un homme qui n'est plus parmi les vivants. Maintenant, lève-toi, ou, s'il te plaît mieux, ceux-ci te porteront. Ils ne refuseront pas cette peine, si nous jugeons, toi et moi, qu'il faut le faire.

PHILOKTÈTÈS.
Je te remercie, ô enfant. Lève-moi, comme tu en as la pensée. [890] Laisse ceux-ci, pour qu'ils ne soient pas affectés de l'horrible odeur avant qu'il soit nécessaire. Il sera assez cruel pour eux d'habiter la même nef que moi.

NÉOPTOLÉMOS.
Soit ! Lève-toi et appuie-toi.

PHILOKTÈTÈS.
Rassure-toi. Je me lèverai comme j'en ai l'habitude.

NÉOPTOLÉMOS.
Hélas ! Que ferai-je maintenant ?

PHILOKTÈTÈS.
Qu'est-ce, ô fils ? Pourquoi cette parole ?

NÉOPTOLÉMOS.
Je ne sais comment tourner les choses difficiles que j'ai à dire.

PHILOKTÈTÈS.
A propos de quoi hésites-tu ? Ne dis pas cela, ô fils.

NÉOPTOLÉMOS.
Je ne puis exprimer ce que j'ai à dire.

PHILOKTÈTÈS.
[900] L'embarras que te causera mon mal te trouble-t-il au point que tu ne veuilles plus m'emmener sur ta nef ?

NÉOPTOLÉMOS.
Toutes choses sont difficiles quand on renonce à sa propre nature et quand on encre prend ce qui est indigne de soi.

PHILOKTÈTÈS.
Mais tu ne fais et ne dis rien qui soit indigne de ton père en rendant service à un homme honnête.

NÉOPTOLÉMOS.
Je serai manifestement couvert d'opprobre : ceci me déchire depuis longtemps.

PHILOKTÈTÈS.
Non, certes, pour ce que tu fais ; mais pour tes paroles, je le crains.

NÉOPTOLÉMOS.
Ô Zeus, que faire ? Serai-je doublement mauvais en cachant ce qu'il est honteux de cacher, ou en disant d'ignominieux mensonges ?

PHILOKTÈTÈS.
[910] Cet homme, si ma pensée ne me trompe pas, semble vouloir me trahir et partir en me laissant ici.

NÉOPTOLÉMOS.
Je ne t'abandonnerai pas ; je crains plutôt que tu aies de la douleur de ce que je t'emmène. Cette crainte me torture depuis longtemps.

PHILOKTÈTÈS.
Que veux-tu dire, enfant, je te prie ? Je ne comprends pas tes paroles.

NÉOPTOLÉMOS.
Je ne te cacherai rien. Il faut que tu navigues vers Troia, les Akhaiens et la flotte des Atréides.

PHILOKTÈTÈS.
Hélas ! qu'as-tu dit ?

NÉOPTOLÉMOS.
Ne gémis pas avant que tu aies tout appris.

PHILOKTÈTÈS.
Que dois-je apprendre ? Que penses-tu faire de moi enfin ?

NÉOPTOLÉMOS.
[920] T'affranchir d'abord de tes misères, puis aller ravager avec toi les plaines de Troia.

PHILOKTÈTÈS.
Est-ce sérieusement que tu penses faire cela ?

NÉOPTOLÉMOS.
Cela est nécessaire par-dessus tout. Ne t'irrite donc pas quand tu m'auras entendu.

PHILOKTÈTÈS.
Je meurs, malheureux ! Je suis trahi. Tu m'as tendu ce piége ! Rends-moi tout d'abord l'arc et les flèches.

NÉOPTOLÉMOS.
Cela ne se peut. La justice et l'intérêt me contraignent d'obéir aux chefs.

PHILOKTÈTÈS.
Ô feu ! Ô vraie horreur ! Très-détestable [930] ouvrier des plus mauvaises ruses ! Que m'as-tu fait ? Par quels mensonges m'as-tu joué ? N'as-tu point honte de me regarder, moi qui me suis roulé à tes pieds, moi qui t'ai supplié, ô misérable ? En m'arrachant mon arc tu m'as arraché la vie. Rends, je t'en conjure, rends, je t'en supplie, ô fils ! Je t' adjure par les Dieux de la patrie, ne m'enlève pas ma nourriture. Hélas ! malheureux que je suis ! Il ne me parle plus, et, comme s'il ne devait jamais me rendre mes armes, il détourne son visage. Ô ports ! Ô promontoires ! Ô cavernes des bêtes sauvages des montagnes ! Ô roches escarpées ! C'est à vous qui êtes [940] mes compagnons accoutumés que je me plains des maux que me fait le fils d'Akhilleus, n'ayant nul autre à qui je puisse parler ! M'ayant juré qu'il me ramener ait dans ma demeure, il veut me conduire à Troia ; et mon arc, qu'il avait reçu de moi en m'engageant sa foi, il le retient, bien que ce soit l'arme sacrée de Hèraklès, fils de Zeus ! Et il veut le montrer aux Argiens ! Comme s'il s'était saisi d'un homme robuste, il m'entraîne de force, et il ne sait pas qu'il tue un mort, qu'il prend l'ombre d'une vapeur, une image vaine. Il ne m'aurait pas saisi dans ma force, puisqu'il n'a pu me prendre que par ruse, bien que malade. Malheureux ! [950] c'est la fraude qui m'a vaincu. Que ferai-je ? Mais rends-le ! Reviens enfin à toi. Que dis-tu ? Tu te tais ? Je suis mort, malheureux ! Ô rocher, qui t'ouvres de deux côtés, je te subirai de nouveau, désarmé, manquant de nourriture ! Et je me dessécherai, seul, dans cet antre, ne pouvant plus percer de mes flèches ni l'oiseau qui vole, ni la bête sauvage qui habite cette montagne ; mais moi-même, malheureux, je serai tué et mangé par ceux dont je me nourrissais, et ils me chasseront, moi qui les chassais auparavant. Malheureux ! j'expierai leur sang par mon sang, [960] et cela par l'œuvre de cet homme que je pensais ne point connaître le mal ! Ne péris pas avant que je sache si tu ne dois pas changer de pensée; sinon, péris misérablement !

LE CHŒUR.
Que ferons-nous, ô Roi ? C'est à toi de dire si nous devons partir ou céder aux paroles de cet homme.

NÉOPTOLÉMOS.
En vérité, j'ai pour lui une grande pitié, non récemment, mais depuis longtemps.

PHILOKTÈTÈS.
Aie pitié de moi, ô enfant, je t'en conjure par les Dieux ! Ne fais pas que les hommes te couvrent d'opprobre en m'abandonnant lâchement.

NÉOPTOLÉMOS.
Hélas ! Que ferai-je ? Plût aux Dieux que je n'eusse jamais quitté Skyros, tant je souffre de ceci !

PHILOKTÈTÈS.
Tu n'es pas un mauvais homme, mais tu as sans doute été instruit par les mauvais à faire des choses honteuses. Maintenant, tiens ce que tu as promis à d'autres, et mets à la voile, m'ayant d'abord rendu mes armes.

NÉOPTOLÉMOS.
Que ferons-nous, ô hommes ?
Scène 09 - vers 827 à 864 - L'équipage et Néoptolème délibèrent de ce qu'ils vont faire de Philoctète. Auteur : Sophocle Philoktètès [Référence : Sophocle, traduction nouvelle. Editeur : Alphonse Lemerre. 1877. Pages 331 à 337.] Scène 11 - vers 975 à 1080 - Ulysse intervient.

Notes de Mythorama

Leconte de Lisle ne traduit pas les noms propres, ou, plus précisément, il procède à une stricte translittération, c'est-à-dire à une transposition des signes de l'alphabet grec ancien dans les signes de l'alphabet français, cherchant la prononciation la plus proche. Ainsi, il n'adopte pas les transcriptions en usage aujourd'hui et reste fidèle à la prononciation grecque. De surcroît, suivant en cela le texte en grec ancien, le traducteur désigne souvent un personnage par une épithète ou des épithètes composées (un ou des mots qualifiant le héros ou le dieu par un de ses ascendants ou bien par des références plus élaborées encore). Ces choix de traduction sont précis et rigoureux, mais l'accessibilité du texte français s'en trouve réduite. Aussi, pour aider le lecteur, la plupart de ces noms, indiqués alors en noir, sont traduits : en laissant le curseur de la souris quelques instants au-dessus du mot apparaît une info-bulle indiquant l'orthographe usuelle du mot. Cliquer sur ces mots renvoie à l'encyclopédie qui donne davantage d'informations.


© 2000-2006 Vincent CALLIES, Tous droits réservés. IDDN Certification
Samedi 14 Janvier 2006
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