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Extrait - Scène 10 - vers 725 à 1081 - Iphigénie vient pour sacrifier Oreste et découvre qu'il s'agit de son frère bien-aimé. Ils élaborent un plan pour s'échapper.

Auteur  Euripide, [Référence : Euripide, traduction nouvelle. Editeur : Alphonse Lemerre. Tome 2. Pages 229 à 251.]  Iphigénéia chez les Taures  traducteur  traduit du grec ancien par Leconte de Lisle  Vers le site de la FNAC...

IPHIGÉNÉIA.
Allez ! et préparez ce qui est nécessaire aux sacrificateurs. Voici les plis nombreux de mes tablettes, ô Étrangers ; mais écoutez ce que je veux de plus. Nul n'est le même dans le danger, [730] ou quand il cesse de craindre et se rassure. J'appréhende donc que, loin d'ici, et de retour dans sa patrie, celui de vous qui portera cette lettre à Argos ne s'en inquiète plus.

ORESTÈS.
Que veux-tu donc ? De quoi es-tu tourmentée ?

IPHIGÉNÉIA.
Qu'il me fasse le serment de remettre cette lettre, dans Argos, aux amis à qui je l'envoie.

ORESTÈS.
Mais toi, en retour, feras-tu un autre serment ?

IPHIGÉNÉIA.
Quel serment dois-je faire ? Parle.

ORESTÈS.
Que tu ne tueras point celui-ci, et que tu le renverras de cette terre Barbare.

IPHIGÉNÉIA.
[740] Tu parles équitablement. Comment pourrait-il, en effet, porter mon message ?

ORESTÈS.
Mais le tyran le permettra-t-il ?

IPHIGÉNÉIA.
Certes ! je le lui persuaderai, et je mettrai moi-même celui-ci sur la nef.

ORESTÈS..
Jure, Pyladès ! et toi, enseigne le serment sacré.

IPHIGÉNÉIA.
Je l'enseignerai. il faut dire : - Je donnerai ces tablettes à tes amis. -

PYLADÈS.
Je donnerai ces tablettes à tes amis.

IPHIGÉNÉIA.
Et moi je te renverrai, sain et sauf, au delà des roches Kyanées.

ORESTÈS.
Quel Dieu attesteras-tu pour ton serment ?

IPHIGÉNÉIA.
Artémis, dans le temple de laquelle je possède ces honneurs.

PYLADÈS.
Et moi, le Roi de I'Ouranos, le vénérable Zeus.

IPHIGÉNÉIA.
[750] Et si tu me fais cette injure de violer ton serment ?

PYLADÈS.
Que le retour me soit ravi ! Et toi, si tu ne me sauves pas ?

IPHIGÉNÉIA.
Que je ne remette jamais, vivante, les pieds dans Argos !

PYLADÈS.
Écoute maintenant une chose que nous avons oubliée.

IPHIGÉNÉIA.
Nulle parole n'est inopportune, si elle est sage.

PYLADÈS.
Concède-moi cette exception : S'il arrive malheur à la nef, si tes tablettes et mes biens périssent dans la tempête, si je ne sauve que mon corps, que le serment soit tenu pour accompli.

IPHIGÉNÉIA.
Sais-tu ce que je ferai ? car il est opportun de prendre de nombreuses précautions. [760] Je te dirai toutes les paroles écrites sur mes tablettes, afin que tu puisses les rapporter à mes amis. Ainsi, la chose est sûre. Si tu sauves ces tablettes, elles parleront d'elles-mêmes, quoique muettes ; si elles sont englouties dans la mer, et si tu te sauves, tu te souviendras de mes paroles.

PYLADÈS.
Tu as bien parlé, dans l'intérêt des Dieux et dans le mien. Mais apprends-moi à qui je devrai remettre ces tablettes dans Argos, et ce qu'il faut que je dise venant de toi.

IPHIGÉNÉIA.
Dis à Orestès, fils d'Agamemnôn : - [770] Iphigénéia, qui fut sacrIfiée dans Aulis, t'envoie ceci. EIIe est vivante, bien qu'elle ne vive plus pour les siens. -

ORESTÈS.
Où est-elle donc ? A-t-elle revécu après être morte ?

IPHIGÉNÉIA.
C'est elle que tu vois. Ne m'interromps pas : - Ramène-moi dans Argos, ô frère, avant que je meure, loin de cette terre Barbare. Arrache-moi aux immolations de la Déesse où mon devoir est d'égorger les étrangers ! -

ORESTÈS.
Pyladès, que dirai-je ? En quel lieu sommes-nous ?

IPHIGÉNÉIA.
Ou je ferai des imprécations contre ta race, Orestès ! - Je dis deux fois son nom pour que tu le saches.

PYLADÈS.
[780] Ô Dieux !

IPHIGÉNÉIA.
Pourquoi invoques-tu les Dieux en ce qui me concerne ?

PYLADÈS.
Rien. Poursuis. J'étais distrait, pensant à autre chose. En t'interrogeant, bientôt je parviendrai à savoir des choses incroyables.

IPHIGÉNÉIA.
Dis à Orestès que la Déesse Artémis me sauva en mettant à ma place une biche que mon père égorgea, pensant me percer de l'épée aiguë, et qu'Artémis me transporta dans ce pays. Telles sont les paroles écrites sur mes tablettes.

PYLADÈS.
Oh ! que tu m'as lié par un serment facile à tenir ! Que tu as juré toi-même heureusement ! Je ne tarderai pas plus longtemps [790] à accomplir la promesse que j'ai jurée. Orestès, voici les tablettes que je te remets de la part de ta sœur !

ORESTÈS.
Je les reçois. Mais laissons ces tablettes closes, et que je ne goûte pas ce plaisir, seulement en paroles. Ô très chère sœur, étonné que je suis, c'est à peine si, te pressant de mes bras, je crois encore, et si je ressens la félicité en apprenant ces choses prodigieuses !

LE CHŒUR.
Étranger, tu souilles la sacrificatrice de la Déesse, en portant la main sur les voiles qu'on ne doit point toucher !

ORESTÈS.
[800] Ô sœur ! née de notre père Agamemnôn, ne te détourne pas de moi, puisque tu retrouves un frère que tu pensais ne revoir jamais !

IPHIGÉNÉIA.
Toi, mon frère ? Ne dis pas cela ! La plaine d'Argos, ou le terre de Nauplia, le renferme.

ORESTÈS.
Ton frère n'est point là, ô malheureuse !

IPHIGÉNÉIA.
La Lakainienne Tyndaride t'a enfanté ?

ORESTÈS.
Et je suis né du petit-fils de Pélops.

IPHIGÉNÉIA.
Que dis-tu ? As-tu quelque preuve de cela ?

ORESTÈS.
J'en ai. Interroge-moi sur la famille paternelle.

IPHIGÉNÉIA.
[810] Il faut que tu parles le premier ; j'écouterai.

ORESTÈS.
Avant tout, je te dirai les choses que j'ai apprises d'Élektra. Tu sais la querelle d'Atreus et de Thyestès ?

IPHIGÉNÉIA.
Je la sais. C'était à cause de la Toison d'or.

ORESTÈS.
Tu sais donc aussi que tu as figuré cette querelle sur un beau tissu ?

IPHIGÉNÉJA.
Ô très cher, tu me touches déjà au cœur !

ORESTÈS.
Et sur la toile, cette autre image, Hèlios reculant ?

IPHIGÉNÉIA.
Certes ! j'ai tissé cette image en fils légers.

ORESTÈS.
Et le bain que ta mère t'a préparé dans Aulis ?

IPHIGÉNÉIA.
Oui ! Et d'illustres noces ne m'en ont pas privée.

ORESTÈS.
[820] Quoi encore ? Ta chevelure, que tu envoyas pour être portée à ta mère ?

IPHIGÉNÉIA.
En souvenir de moi, pour ma tombe, au lieu de mon corps.

ORESTÈS.
Les choses que j'ai vues moi-même me seront d'autres preuves : dans les demeures de mon père la lance antique de Pélops, qu'il agitait dans sa main pour conquérir la jeune fille de Pisa, ayant tué Oinomaos, et que j'ai trouvée cachée dans sa chambre virginale ?

IPHIGÉNÉIA.
Ô très cher, et non autre, car tu m'es le plus cher de tous ! Je te possède, Orestès, [830] loin du sol de la patrie, loin d'Argos, ô cher !

ORESTÈS.
Et moi aussi je te possède, toi que les hommes croient morte ! Nos larmes, mêlées à la joie, et nos soupirs, mêlés à notre bonheur, mouillent tes yeux et les miens.

IPHIGÉNÉIA.
Alors, alors je te laissai petit enfant aux bras de ta nourrice, tout jeune dans les demeures. Ô félicité plus douce que je ne puis la rendre par des paroles ! Que dirai-je ? [840] Ce qui nous arrive est au delà du prodige, au delà de ce qu'on peut dire !

ORESTÈS.
Puissions-nous être heureux à l'avenir, et ne plus nous quitter !

IPHIGÉNÉIA.
Je ressens une joie étrange, ô amies ! Je crains que mon frère, échappé de mes mains, ne se dissipe dans l'air ! Ô foyers Kyklopides ! ô patrie, chère Mykèna, je te rends grâces d'avoir donné la vie à mon frère, et de l'avoir élevé, lui, la lumière de notre race !

ORESTÈS.
[850] Nous sommes heureux par notre origine, mais, par nos calamités, ô sœur, notre vie a été malheureuse.

IPHIGÉNÉIA.
Je l'ai éprouvé, malheureuse ! quand mon père, avec désespoir, enfonça son épée dans ma gorge !

ORESTÈS.
Hélas ! Il me semble te voir, bien que je ne fusse pas présent.

IPHIGÉNÉIA.
Quand je fus menée menteusement dans la chambre nuptiale, non pour y célébrer mes noces avec Akhilleus, [860] il n'y avait autour de l'autel que des larmes et des soupirs. Hélas ! hélas ! Quelle eau purificatrice il y avait là !

ORESTÈS.
Moi aussi l'ai déploré l'action qu'osa mon père.

IPHIGÉNÉIA.
Ô indigne père ! J'ai subi une destinée indigne d'être faite par un père. Mais les choses s'enchaînent les unes les autres.

ORESTÈS
Certes ! si tu avais tué ton frère, ô malheureuse, par la volonté de quelque Daimôn !

IPHIGÉNÉIA.
Ô malheureuse à cause de cette action horrible ! Hélas l [870] J'aurais commis une action horrible, ô frère ! À peine as-tu échappé à cette mort impie, égorgé par mes mains ! Mais quelle sera la fin de ces maux ? Quelle destinée m'attend ? Quel moyen trouverai-je pour te sauver de la mort, pour te renvoyer dans la patrie Argienne [880] avant que l'épée verse ton sang ? C'est à toi, ô âme malheureuse, de trouver ce moyen. Sera-ce par terre, non sur une nef, à pied, que tu éviteras la mort en marchant par des chemins difficiles, à travers des nations Barbares ? [890] Et, certes, par le détroit rocheux des Kyanées, la route est longue en fuyant sur une nef. Malheureuse ! Malheureuse ! Quel Dieu, ou quel mortel, ou quel moyen inattendu, révélant une heureuse voie, montrera aux deux Atréides abandonnés la fin de leurs misères !

LE CHŒUR.
[900] Entre toutes les choses admirables qu'on ne peut exprimer, en voici que j'ai vues moi-même et entendues.

PYLADÈS.
À la vérité, Orestès, il est juste que des amis qui retrouvent des amis se pressent de leurs mains ; mais il faut maintenant cessant de gémir, en venir à ceci : comment trouverons-nous un moyen de salut et quitterons-nous cette terre Barbare ? Il appartient aux sages de ne pas manquer à la fortune, et d'agir de façon opportune, sans se livrer à une joie intempestive.

ORESTÈS.
Tu as bien dit ; mais je pense que la fortune [910] est avec nous. L'aide divine est plus efficace pour qui a le cœur plus décidé.

IPHIGÉNÉIA.
Cependant, rien ne m'empêchera ni ne me détournera de demander quelle est la destinée d'Élektrà. Tout ce que j'en saurai me sera cher.

ORESTÈS.
Elle est épouse de celui-ci, et mène une vie heureuse.

IPHIGÉNÉIA.
Mais lui, quel est son pays ? De qui est-il fils ?

ORESTÈS.
Strophios le Phokéen est son père.

IPHIGÉNÉIA.
Il est donc né de la fille d'Atreus, et mon parent ?

ORESTÈS.
Certes, il est ton cousin, et mon seul véritable ami.

IPHIGÉNÉIA.
[920] Il n'était pas encore quand mon père me sacrifiait ?

ORESTÈS.
Non. Strophios, en effet, resta quelque temps sans enfants.

IPHIGÉNÉIA.
Salut, ô mari de ma sœur !

ORESTÈS.
Il est, non seulement mon parent, mais aussi mon sauveur.

IPHIGÉNÉIA.
Comment as-tu commis cette horrible action contre ta mère ?

ORESTÈS.
Taisons-nous sur ceci. Je vengeais le meurtre de mon père.

IPHIGÉNÉIA.
Mais pourquoi a-t-elle tué son mari ?

ORESTÈS.
Laisse là les actions de ta mère ; il ne te convient pas de les connaître.

IPHIGÉNÉIA.
Je me tais. Maintenant, donc, Argos te regarde ?

ORESTÈS.
Ménélaos commande. Je suis exilé de la patrie.

IPHIGÉNÉIA.
[930] Ton oncle a-t-il donc outragé notre famille ?

ORESTÈS.
Non. Mais la terreur des Érinnyes m'a chassé de la patrie.

IPHIGÉNÉIA.
Voilà donc pourquoi on disait que tu étais en démence, sur le rivage et ici ?

ORESTÈS.
Ce n'est pas aujourd'hui pour la première fois que j'ai été vu dans ma misère.

IPHIGÉNÉIA.
Je comprends. C'est à cause de ta mère que les Déesses te tourmentaient.

ORESTÈS.
Certes ! et elles me domptent avec un mors ensanglanté.

IPHIGÉNÉIA.
Pourquoi as-tu mis le pied sur cette terre ?

ORESTÈS.
Je suis venu, obéissant aux oracles de Phoibos.

IPHIGÉNÉIA.
Dans quel dessein ? Est-ce à dire, ou à taire ?

ORESTÈS.
Je te le dirai. Cet oracle a été pour moi le commencement de nombreuses peines. [940] Après avoir châtié les crime de ma mère dont nous ne parlerons pas, j'ai été exilé par les poursuites des Érinnyes. Puis, Loxias m'envoya à Athèna pour satisfaire aux Déesses innommables. En effet, là est le Tribunal sacré que Zeus établit autrefois pour Arès, parce qu'il avait souillé ses mains de sang. Arrivé là, nul ne me reçut d'abord, comme si j'étais en horreur aux Dieux ; mais ceux qui me respectaient m'offrirent une table solitaire, [950] bien qu'habitant la même demeure ; et, restant muets, me laissèrent silencieux. Et, afin que je ne pusse ni boire, ni manger avec eux, ils versaient dans des coupes semblables entre elles une pleine mesure de vin, et ils se réjouissaient en mangeant et en buvant. Et moi, je n'osais reprocher cela à mes hôtes, et je me plaignais en silence, feignant de ne pas m'en apercevoir, et gémissant, parce que j'étais le tueur de ma mère. J'ai entendu dire que mes malheurs avaient été pour les Athènaiens une raison d'instituer une solennité, [960] et que le peuple de Pallas a gardé la coutume de la fête des Coupes. Étant donc venu sur la colline d'Arès, je fus mis en jugement, et je pris un siège, et la plus âgée des Érinnyes prit l'autre. Phoibos, ayant entendu l'accusation de parricide, me sauva par son témoignage, et Pallas compta de ses mains des suffrages égaux de part et d'autre, et je sortis vainqueur de ce danger mortel. Celles des Érinnyes qui consentirent à ce jugement établirent un temple près du Tribunal. [970] Mais celles qui se refusèrent à l'acquittement, me tourmentèrent par une poursuite sans relâche, jusqu'à ce que, étant revenu sur le sol sacré de Phoibos, étendu contre terre devant le temple, et sans manger, j'eusse juré de m'arracher la vie en ce lieu, si Phoibos ne me sauvait, lui qui m'avait perdu. Et là, parlant par le Trépied d'or, Phoibos m'envoya ici pour enlever la statue tombée de l'Ouranos, et la porter sur la terre des Athènaiens. Tel est le salut qu'il m'a offert. [980] Prépare-le-moi. Si, en effet, nous pouvons nous emparer de la statue de la Déesse, je serai délivré de ma démence, et t'emportant sur ma nef aux nombreux avirons, je te ramènerai à Mykèna. Ô chère, ô tête fraternelle, sauve la maison paternelle, et sauve-moi ! car tout est perdu pour moi, et la race des Pélopides périra tout entière, à moins que nous n'enlevions la statue ouranienne de la Déesse.

LE CHŒUR.
La colère des Daimones est furieuse contre la race de Tantalos, et la pousse à travers les calamités.

IPHIGÉNÉIA.
J'ai toujours eu le désir, avant ta venue, [990] de retourner à Argos, ô frère, et de te revoir. Je veux les mêmes choses que toi, te délivrer de ces maux et relever la maison paternelle abaissée, n'étant plus irritée contre mon meurtrier. Ma main ne tuera pas, et je sauverai notre maison. Mais je crains la Déesse cachée et le tyran quand il trouvera le socle de pierre vide de la statue. Comment ne serai-je pas mise à mort ? Quelle excuse trouverai-je ? Si, tout se faisant en une fois, [1000] tu enlevais la statue et me conduisais sur ta nef à belle poupe ! ce serait une belle entreprise. Mais, si je me sépare de cette statue, je périrai ; et toi, menant ton œuvre à bonne fin tu t'en retourneras. Cependant, je ne fuis aucun danger, même si je devais mourir pour te sauver. Un homme qui meurt, en effet, est regretté dans la demeure ; mais une femme est de peu de prix.

ORESTÈS.
Je ne serai jamais à la fois ton meurtrier et celui de ma mère. C'est assez de l'avoir tuée. Je veux vivre et mourir avec toi, et partager ta destinée. [1010] Je te ramènerai dans notre demeure si je ne succombe pas, ou je resterai mort ici avec toi. Mais écoute ma pensée. Si ceci eût déplu à Artémis, comment Loxias m'eût-il ordonné d'emporter la statue de la Déesse dans la ville de Pallas, et m'eût-il accordé de te revoir ? En réfléchissant à toutes ces choses, j'espère que le retour est sûr.

IPHIGÉNÉIA.
Comment agir pour que nous ne périssions pas, et pour accomplir ce que nous voulons ? C'est en cela que notre retour est difficile. À la vérité, nous avons pour nous la volonté !

ORESTÈS.
[1020] Ne pouvons-nous tuer le tyran ?

IPHIGÉNÉIA
Tu parles d'une chose terrible, d'étrangers tuant leurs hôtes !

ORESTÈS.
Mais il faut le tenter, si ton salut et le mien en dépendent.

IPHIGÉNÉIA.
Pour moi, je ne le pourrais ; mais je loue ton audace.

ORESTES.
Quoi ! Si tu me cachais secrètement dans ce temple ?

IPHIGÉNÉIA.
Serait-ce afin de nous échapper sains et saufs dans les ténèbres ?

ORESTÈS.
Certes ! La nuit appartient aux voleurs, et la lumière à la vérité.

IPHIGÉNÈIA.
Dans ce lieu sont les gardiens des demeures, et nous ne les tromperons pas.

ORESTÈS.
Hélas ! nous sommes perdus ! Comment donc nous sauverons-nous ?

IPHIGÉNÉIA.
Il me semble avoir trouvé un nouveau moyen.

ORESTÈS.
[1030] Lequel ? Confie-moi ton dessein, afin que je sache.

IPHIGÈNÈIA.
Je me servirai de ton mal pour les abuser.

ORESTÈS.
Certes, les femmes sont très ingénieuses en ressources.

IPHIGÉNÉIA.
Je dirai que tu viens d'Argos, après avoir tué ta mère.

ORESTÈS.
Sers-toi de mes maux, si tu en tires avantage.

IPHIGÉNÉIA.
Je dirai qu'il n'est pas permis de te sacrifier à la Déesse.

ORESTÈS.
Pour quel motif ? Je soupçonne quelque chose.

IPHIGÉNÉIA.
Comme étant impur, et que je te tuerai une fois purifié.

ORESTÈS.
Comment, de cette façon, enlèverai-je plus facilement la statue de la Déesse ?

IPHIGÉNÉIA.
Je dirai que je veux te purifier dans les flots de la mer...

ORESTÈS.
[1040] La statue pour laquelle j'ai fait cette navigation est encore dans le Temple.

IPHIGÉNÉIA.
Et purifier aussi la statue que tu as touchée.

ORESTÈS.
Où ? Dis sur quelle plage de la mer.

IPHIGÉNÉIA.
Là où ta nef est liée par des câbles.

ORESTÈS.
Sera-ce toi ou quelque autre qui transportera la statue dans ses bras ?

IPHIGÉNÉIA.
Moi ; il n'est permis qu'à moi d'y toucher.

ORESTÈS.
Mais Pyladès, comment nous aidera-t-il en ceci ?

lPHIGENÉIA.
On dira qu'il a les mains souillées comme les tiennes.

ORESTÈS.
Feras-tu cela en secret, ou le Roi le sachant ?

IPHIGÉNÉIA.
Je le persuaderai, car je ne pourrais me cacher de lui.

ORESTÈS.
[1050] Et notre nef est bien pourvue de rameurs.

IPHIGÉNÉIA.
C'est à toi de t'inquiéter du reste, afin que tout marche bien.

ORESTÈS.
Il manque une chose encore : il faut que celles-ci soient discrètes. Exhorte-les, et sers-toi de paroles persuasives. Une femme a toujours la puissance d'émouvoir. Le reste, je pense, suivra pour le mieux.

IPHIGÉNÉIA.
Ô très chères femmes, je me fie en vous ! Toutes mes espérances sont en vous de qui dépend que je sois heureuse, ou que, dans ma ruine, je sois privée de ma patrie, de mon cher frère et de ma très chère sœur. [1060] Je vous dirai ceci avant tout : Nous sommes femmes, et notre sexe est renommé par une affection mutuelle et par une grande fidélité aux choses qui nous sont communes. Taisez-vous sur nous et venez en aide à notre fuite. C'est une chose excellente qu'une langue discrète. Voyez ! une même destinée réunit trois chères têtes : ou le retour dans la patrie, ou la mort. Toi, si je suis sauvée, tu le seras aussi, et je te ramènerai en sûreté dans la HelIas ! Et toi, je t'en supplie par ta droite ! Et toi, par tes chères joues et par tes genoux ! [1070] par tout ce qui vous est cher dans vos demeures, par votre père, votre mère et vos enfants, si quelques-unes de vous en ont ! Que dites-vous ? Laquelle consent ou refuse ? Parlez ! Si vous n'approuvez pas mes paroles, nous sommes perdus, moi et mon malheureux frère.

LE CHŒUR.
Aie bon courage, chère Maîtresse, et ne songe qu'à ton salut. Pour moi, que le grand Zeus le sache ! je garderai tous les secrets que tu me confies.

IPHIGÉNÉIA.
Que tout vous réussisse pour ces paroles, et soyez heureuses ! Pour toi, et pour toi aussi, hâtez-vous d'entrer dans le temple. [1080] Le Roi de cette terre viendra bientôt pour savoir si le sacrifice des étrangers est accompli.
Scène 09 - vers 658 à 724 - Oreste dit adieu à Pylade. Auteur : Euripide Iphigénéia chez les Taures [Référence : Euripide, traduction nouvelle. Editeur : Alphonse Lemerre. Tome 2. Pages 229 à 251.] Scène 11 - vers 1082 à 1152 - Les femmes hellènes pleurent de ne pouvoir s'échapper avec Iphigénie, Pylade et Oreste.

Notes de Mythorama

Leconte de Lisle ne traduit pas les noms propres. Ainsi, il n'adopte pas les transcriptions en usage aujourd'hui et reste fidèle à la prononciation grecque. La plupart de ces noms, indiqués alors en noir, sont traduits : en laissant le curseur de la souris quelques instants au-dessus du mot apparaît une info-bulle indiquant l'orthographe usuelle du mot. Cliquer sur ces mots renvoie à l'encyclopédie qui donne davantage d'informations.


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